Cet article est publié dans le N° 190, daté décembre 2007.
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Quelques enseignements à tirer de la grève contre la “réforme” des régimes spéciaux de retraites
Un salariat divisé
A l’heure où cet article est rédigé (début décembre), les travailleurs qui se sont mis en grève le mois dernier contre la ‘réforme’ de leurs ‘régimes spéciaux’ de retraite n’ont sans doute pas dit leur dernier mot. En suspendant leur mouvement le temps des négociations, ils n’ont pas exclu de le reprendre au cas où ces dernières n’aboutiraient pas à satisfaire leurs revendications. Cependant, le seul fait qu’ils aient été amenés à faire ce choix au bout d’une dizaine de jours de lutte dit les limites que leur mouvement a rapidement rencontrées. Limites qui tiennent à différents facteurs qui se sont combinés et que seules les nécessités de l’analyse conduisent à exposer séparément.
Le premier et le principal d’entre eux est que cette lutte n’engageait qu’une petite partie du salariat, très isolée, sur des revendications qui pouvaient aisément passer pour corporatives. Il était sans doute très difficile sinon impossible de faire entendre que la défense par les cheminots, les gaziers, les électriciens, etc., de leurs ‘régimes spéciaux’ de retraite était légitime non seulement au regard des astreintes et contraintes particulières à ces professions mais encore au regard de la défense des intérêts de l’ensemble des salariés. Car il est évident que l’alignement de ces ‘régimes spéciaux’ sur le ‘régime général’, notamment quant à la durée de cotisation (40 ans) requise pour avoir droit à une pension de retraite à taux plein, est la condition nécessaire pour que le gouvernement engage prochainement, dès le printemps sans doute, le processus conduisant à une nouvelle dégradation à terme des droits à pension de l’ensemble des salariés, en particulier sous la forme d’un nouvel allongement de la durée de cotisation pour tous (à 41 ans voire 42 ans). Mais, précisément, dans la mesure où ces travailleurs étaient les seuls salariés à bénéficier encore d’une durée de cotisations réduite à 37,5 ans, défendre leur statut apparaissait comme la défense d’un privilège que rien ne justifiait plus, sinon la particularisme corporatiste. En ce sens, si leur mouvement doit finalement se solder par une défaite, cette défaite était inscrite dans l’horizon de celles précédemment enregistrées en 1993 (lors de la ‘réforme’ du régime général) et en 2003 (lors de la réformes des régimes des fonctionnaires). L’ensemble de la séquence montre une fois de plus l’efficacité de la tactique consistant à diviser les forces de l’ennemi pour mieux le vaincre : la bourgeoisie, par gouvernements interposés, aura su imposer sa volonté au salariat en ayant bien soin de ne pas l’affronter en bloc mais de le scinder par morceaux pour soumettre ceux-ci un à un. Quant au salariat, il aura payé dans cette affaire comme dans tant d’autres le prix de ses divisions statutaires et catégorielles. Y compris lorsque cela a pu faire croire, en particulier aux cheminots, qu’ils disposaient du pouvoir de faire plier à eux seuls le gouvernement, illusionnés en cela par le souvenir de quelques précédents mouvements de grève (ceux de 1988 et 1995 notamment).
La force de frappe médiatique
Le fait que les travailleurs en lutte étaient isolés au sein du salariat n’était pas la seule raison pour laquelle le rapport de force était favorable au gouvernement et, à travers lui, à la bourgeoisie. A ce premier facteur négatif s’en est ajouté un deuxième tout aussi important. Ce n’est sans doute pas d’aujourd’hui que la bourgeoisie dispose, avec l’appareil médiatique, d’une force de frappe idéologique capable de saturer l’espace public de discours de légitimation de ses intérêts et des politiques qui les défendent et de délégitimation de toutes les oppositions, théoriques ou pratiques, à ces intérêts et à ces politiques. Mais il faut reconnaître que cette force de frappe s’est considérablement accrue au cours des dernières années, d’une part, sous l’emprise grandissante de quelques grands groupes industrialo-financiers sur les médias français, avec le renforcement que cela a permis du contrôle des lignes éditoriales des rédactions; d’autre part, sous l’effet de la diffusion parmi les journalistes de l’idéologie néolibérale. Si bien que, plus que jamais, l’immense majorité de ces derniers constituent une meute de chiens de garde prêts à japper aux basques des grévistes en les accusant d’être des saboteurs de « l’économie de marché », autrement dit du processus d’exploitation et de domination du travail par le capital. Et ce que nous avons entendu pendant quelques jours sur le thème de ces «terroristes» de grévistes «prenant en otage» les pauvres usagers des transports en commun légitime parfaitement l’image précédente de chiens de garde !
Le poison néolibéral
Cela dit, si les journalistes étaient les seuls dont l’esprit ait été infesté par l’idéologie néolibérale et, plus généralement, par tout le discours sur la nécessité de se soumettre à toutes les contraintes de «l’économie de marché», présentée comme un ordre social naturel et donc indépassable, leurs jappements rageurs n’auraient eu que peu d’effets. Si le matraquage médiatique a pu contribuer à isoler les grévistes du gros du salariat, en empêchant celui-ci de se reconnaître dans la lutte des précédents, c’est que le poison néolibéral a aussi pénétré, insidieusement, le long de ces dernières années, dans l’esprit d’un grand nombre de salariés. Et pas seulement parce qu’ils ont été soumis, tout au long de ces années, dans l’ordinaire des jours - et pas seulement lorsque cet ordinaire est heureusement troublé par quelques mouvements de grève - au rouleau compresseur médiatique, déversant à longueur de journées son discours de résignation et de divertissement. Ce qui a pu provoquer chez un nombre grandissant de salariés ce consentement passif à leur propre exploitation et domination, c’est d’une part la dégradation continue de la situation économique et sociale qui, avec le développement du chômage, de la précarité, de l’exclusion, avec la paupérisation liée à l’austérité salariale, avec la remise en cause d’un nombre grandissant de postes de travail, de qualifications et de compétences professionnelles, avec la réduction des perspectives d’ascension sociale pour soi ou pour les siens, etc., a installé l’insécurité et la crainte, mais aussi le désespoir et la rage impuissante au cœur de leur existence et de leur vécu, plus souvent générateurs de résignation que de révolte. Tout cela n’a pas été étranger au fait que Sarkozy ait pu être élu au printemps dernier avec les voix d’une partie du salariat, y compris populaire. A quoi s’est ajouté aussi, d’autre part, l’expérience de la longue suite des espoirs politiques déçus, des défaites subies, des trahisons enregistrées tout au long du dernier quart de siècle, non moins propice au découragement que la triste mais implacable nécessité dont «l’économie de marché» fait le lot quotidien de la grande masse des salariés.
Thibault pire que Chérèque
La dernière séquence nous en a d’ailleurs fourni une nouvelle et brillante illustration. Car, si le capital dispose avec la corporation des journalistes d’une meute de chiens de garde à ses bottes, qu’elle lèche volontiers, il dispose aussi avec les directions des principales organisations syndicales d’une bande de traîtres à leur solde1 qui ne travaillent pas moins efficacement à préserver ses intérêts que les roquets journaleux précédents. Si ces derniers doivent donner de la voix pour remplir leur fonction, c’est au contraire dans la discrétion des manœuvres de coulisse que les leaders syndicaux doivent opérer; et qu’ils ont opéré une nouvelle fois, pour tenter de désamorcer le conflit avant qu’il n’éclate et pour l’enrayer et le dévoyer au plus vite après qu’il eut éclaté. Le pompon revient ici incontestablement au leader de la CGT : si le camarade Thorez est resté dans l’Histoire pour avoir déclaré (entre autres saloperies) qu’il faut savoir terminer une grève, ne doutons pas que le camarade Thibault va entrer dans l’Histoire pour avoir osé déclarer qu’il faut savoir ne pas commencer une grève ! Dans l’ordre de la collaboration de classes, Thibault fait mieux (ou plutôt : pire !) que son compère Chérèque en 2003 : au moins ce dernier avait-il tirer dans le dos des grévistes au plus fort de la mobilisation. Le lâche Thibault n’aura pas hésité à distiller son venin la veille du déclenchement de la grève. Mais l’un et l’autre se sont bien entendus, une fois de plus, pour ramener les grévistes au bercail, après leur avoir fait battre la semelle sur le pavé, pendant qu’eux couraient à la table des négociations. C’est que l’ensemble des directions syndicales, à l’exception notable de celle de SUD, s’était déjà résigné à entériner la ‘réforme’ gouvernementale et entendaient tout au plus en négocier les modalités d’application.
La responsabilité de ces directions syndicales dans cette affaire se mesure notamment au fait qu’il leur appartenait, en principe, de créer les conditions d’une amélioration du rapport de forces, a priori défavorable, comme nous l’avons vu. Et que, surtout, certaines de ces conditions leur étaient offertes ou étaient, du moins, à portée de mains. Car, alors même que la grève débutait à la SNCF, à la RATP, etc., une journée de grève nationale dans la fonction publique, contre la stagnation du pouvoir d’achat, la dégradation des conditions de travail du fait de la baisse des effectifs, la casse des services publics, se préparait, et allait être très suivie. Tandis que la fronde étudiante contre la loi «Liberté et responsabilités des universités», signant l’arrêt de mort du peu qui reste de l’Université, grandissait dans les universités et que le monde judiciaire, pourtant d’ordinaire si peu disposé à descendre dans la rue, s’agitait lui aussi. Il était de la responsabilité des organisations syndicales, sans même parler des partis de gauche, de travailler à fédérer ses différents mouvements autour d’objectifs communs: à transformer cet ensemble de mouvements en un mouvement d’ensemble qui aurait sans doute pu faire reculer le gouvernement. Non seulement rien de tel n’a été fait ni même seulement tenté, mais tout a été fait là encore pour enfermer chaque mouvement en lui-même: l’organisation même de la grève du 20 novembre dans la fonction publique en est un exemple. Espérons que de pareilles manœuvres auront du moins contribué à faire prendre conscience à une partie de la base, salariale et syndicale, de la nocivité des directions syndicales actuelles.
Nos faiblesses
Mais, là encore, il faut savoir balayer devant sa propre porte. Comme celle de nos vrais ennemis, la force de nos faux amis est essentiellement faite de nos faiblesses. Si les organisations syndicales ont su si facilement, une fois de plus, dévoyer un mouvement d’opposition aux effets les plus immédiats et les plus intolérables de la politique gouvernementale et des intérêts de classe qu’elle défend, c’est que nous n’avons pas été capables d’intervenir dans ce mouvement pour le renforcer et le radicaliser. Nous ? Tous ceux qui se revendiquent d’une perspective anticapitaliste ou, tout simplement, antilibérale. C’est le moment de dénoncer le silence assourdissant, au cours des dernières semaines, de toutes les officines qui, de LO et de LCR jusqu’aux Verts en passant par les Alternatifs, le PC et le comités antilibéraux issus de la campagne référendaire de 2005, se sont pourtant beaucoup agitées au cours du printemps dernier. Que ne les a-t-on vu et entendu cette fois-ci ? Sans doute la fatigue et la désillusion de la campagne électorale les auront-elles privées d’une partie de leurs forces militantes. A moins que, décidément, seul le terrain électoral leur paraisse encore digne d’intérêt et qu’elles soient déjà tout entières investies et (im)mobilisées par la préparation des prochaines élections municipales.
Mais c’est aussi le moment, en dernier lieu, de souligner le cruel manque actuel de toute perspective politique alternative au néolibéralisme et, plus encore, encore au capitalisme dans ses formes contemporaines. Sans un projet politique rendant intelligibles et crédibles la nécessité et la possibilité d’une autre société, d’une autre orientation et organisation des rapports entre les hommes et la nature ainsi que des hommes entre eux, sans un programme politique traduisant ce projet en un ensemble de revendications immédiates, sans des organisations et des mouvements sociaux capables d’animer des débats au sein desquels ce projet et ce programme s’élaborent dans et par la discussion collective et capables d’intervenir dans des luttes ou d’animer des luttes pour faire aboutir ces revendications, les luttes existantes continueront au mieux à être défensives et se condamneront aussi, de ce fait, à être la plupart du temps défaites.
Pour terminer malgré tout sur une (toute petite) note optimiste, remarquons que, si la lutte contre la ‘réforme’ des ‘régimes spéciaux’ échoue finalement, cette défaite créera une situation dans laquelle toute nouvelle atteinte à l’assurance vieillesse passera dès lors par un affrontement avec l’ensemble du salariat : en mettant fin aux divisions catégorielles, en nivelant la situation du salariat par le bas, du moins le gouvernement aura-t-il travaillé à reconstituer les conditions de l’unité de ce dernier. On peut en dire autant à propos de la dégradation générale du pouvoir d’achat des salariés, quels que soient leurs statuts, qui (re)crée également les conditions d’un possible «tous ensemble». A nous de savoir nous en servir dans les prochains temps.
1 Cf. ce que nous ont appris à ce sujet les récentes révélations sur le financement des organisations syndicales par les organismes patronaux (en l’occurrence l’UIMM) en marge de l’affaire Gautier-Sauvagnac.
Annexe (Encadré) :
Lettre du Syndicat CGT de Peugeot Mulhouse à Bernard THIBAULT, Secrétaire Général de la CGT
Cher Camarade,
Nous n’avons pas du tout apprécié ta proposition au gouvernement de négocier les retraites des régimes spéciaux, régime par régime ou entreprise par entreprise.
Quand on engage un combat comme toute la CGT l’a engagé pour la défense des régimes spéciaux de retraite et que ce combat a des conséquences pour la protection du régime général que Sarkozy veut remettre en cause en 2008, on se donne les moyens de le gagner et on ne divise pas les travailleurs en lutte dès la première minute comme tu l’as fait.
Quand la grève est massivement suivie comme à la SNCF, la RATP ou à l’EDF, on essaie d’abord de créer et de renforcer le rapport de force et pas d’affaiblir ses propres troupes en les divisant avant de négocier sur le terrain de l’adversaire. Ton attitude nous rappelle malheureusement celle de la CFDT en 1995. On sait ce qu’il en a résulté ! Nous peinons tous les jours à gagner la confiance des travailleurs dans le syndicalisme et la CGT. Tu viens de démolir, par ton intervention, des efforts de mois et d’années.
Nous essayons, bien souvent à contre courant, de lutter contre les préjugés sur les fonctionnaires et de militer pour la solidarité et la convergence des luttes du privé et du public pour un retour à 37,5 annuités. Tu viens de saboter cet effort.
Nous espérons que les grévistes de la SNCF, de la RATP et de EDF, que les militants CGT de ces secteurs auront la force de continuer et de gagner malgré toi et nous leur envoyons toute notre solidarité dans leur combat.
Mulhouse, le 16 novembre 2007,
Le syndicat CGT de Peugeot Mulhouse